Bechstein – Histoire et tradition

Des pianos d'excellence depuis 1853. Découvrez l'histoire de l'entreprise, l'histoire d'un succès.

Des temps difficiles

La Première Guerre mondiale marque une véritable césure pour l’entreprise puisque le magasin parisien, ouvert en 1903 au numéro 334 de la rue Saint-Honoré, est lui aussi confisqué durant les hostilités. Parallèlement, la production — cinq mille instruments par an fabriqués par onze cents personnes avant la guerre — chute de manière spectaculaire après le conflit. La République de Weimar est en effet confrontée à de nombreuses crises et doit payer, en dollars, de lourdes réparations de guerre. L’inflation s’installe dès 1919 : au printemps suivant, un piano à queue modèle V coûte déjà 25 000 marks (Bechstein en met un « gratuitement et jusqu’à décision contraire » à la disposition du pianiste Emil von Sauer, domicilié Comeniusstrasse à Dresde) ; à l’automne 1921, il faut débourser 30 000 marks pour un simple piano droit modèle 10. La monnaie allemande se déprécie à vue d’œil, de sorte que Bechstein préfère livrer gratuitement, quitte à exiger le payement ultérieurement.

Le « clan Bechstein » dispose néanmoins de réserves financières considérables et la femme d’Edwin, Helene Bechstein née Capito, mène un train de vie particulièrement luxueux. Son mari avait quitté l’entreprise en 1916 à cause des dissensions qui l’opposaient à son frère Carl Junior, et bénéficié alors d’une confortable somme de compensation. Lorsque l’entreprise est transformée en société par actions en 1923, Edwin en devient actionnaire, probablement avec son épouse, puisqu’elle parle au nom de l’entreprise tout au long des années 1920. Ce faisant, elle ne brille pas toujours par des propos nuancés. C’est ainsi que son antisémitisme prononcé contraint le violoniste Fritz Kreisler à tourner le dos à la marque Bechstein, qu’il affectionnait pourtant en tant que compositeur.

Par ailleurs, Helene Bechstein séjourne régulièrement à Munich au célèbre hôtel Vier Jahreszeiten, où elle s’entoure de courtisans. Elle y invite à l’occasion un jeune homme politique autrichien du nom d’Adolf Hitler. Il n’est pas possible d’établir aujourd’hui si c’est elle qui lui donne le surnom « Wolf », ou si c’est plutôt Elsa Bruckmann, la femme d’un riche éditeur de Munich. On sait toutefois avec certitude que ce surnom n’a pas été donné à Hitler par Winifred Wagner, la belle-fille du grand compositeur.

En 1924, c’est-à-dire après le putsch de la Brasserie fomenté par Hitler, Helene Bechstein fait une déclaration à la police de Munich dans laquelle elle reconnaît avoir donné de l’argent au jeune homme. Cette contribution financière, alliée à celles accordées par Elsa Bruckmann et la femme de l’industriel von Seydlitz, avait permis à l’agitateur de disposer des garanties nécessaires pour un prêt consenti par Richard Frank, torréfacteur de Brême, afin de transformer en quotidien l’hebdomadaire Völkischer Beobachter, organe du parti nazi. Et tandis que Hitler est incarcéré à la prison de Landsberg, Winifred Wagner lui fait parvenir, durant le festival de Bayreuth, le papier sur lequel il écrit Mein Kampf.

Tant et si bien qu’après la Seconde Guerre mondiale, Helene Bechstein sera condamnée à trente mille marks d’amende pour ses accointances avec le führer. Jusqu’à sa mort en 1951, elle habitera au pied de l’Obersalzberg, le « nid d’aigle » de Hitler. Les contacts que ce membre du clan Bechstein a entretenus avec de hauts dirigeants nazis ont poussé d’aucuns à prétendre que l’entreprise s’était enrichie à cette époque, mais la consultation des registres suffit à démentir cette allégation : dans les années 1930, la production a décru et l’entreprise ne se portait pas mieux que la plupart de ses concurrents allemands.

Mais revenons-en aux années 1920. À la fin de cette décennie, l’inflation est maîtrisée et l’espoir renaît. Les exportations, notamment à destination de la Grande-Bretagne, stagnent cependant à cause de droits de douane prohibitifs. Et l’entreprise ne peut plus exporter vers la Russie car le gouvernement soviétique a tout simplement interdit l’importation de pianos.

Le magasin Bechstein de la Budapester Strasse, au cœur de Berlin

 

Bechstein par-delà l’océan

Bechstein parvient néanmoins à nouer un premier contact aux États-Unis, comme en témoigne un article publié le 18 décembre 1928 dans le journal de langue allemande New Yorker Herold : « Lorsqu’un grand magasin comme Wanamaker annonce publiquement qu’il a l’honneur d’être concessionnaire exclusif d’un certain produit à New York, on peut être sûr qu’il s’agit là de quelque chose de parfaitement exceptionnel. Quelle ne fut donc pas notre agréable surprise en découvrant que la chose en question était un produit bien connu et hautement apprécié, le compagnon irremplaçable de nombreuses heures de félicité : à savoir le piano à queue Bechstein ». Le journaliste précise même que l’instrument ne s’est pas désaccordé durant le transport par voie maritime… Wanamaker fête l’événement en organisant une conférence de presse et une réception pour la haute société new-yorkaise.

En mai 1929, un piano à queue en finition Chippendale est embarqué sur le dirigeable Graf Zeppelin, tandis qu’un instrument doré et orné de cartouches à la Watteau représente l’entreprise à l’Exposition universelle de Barcelone. Les temps ne sont pas durs pour tout le monde, et le concessionnaire Bechstein pour l’Espagne espère bien vendre le piano à un riche banquier. Ce qui soulève toutefois des problèmes de change qui doivent être réglés selon un barème assez compliqué : pour les ventes à l’étranger, Bechstein convertit le prix soit en dollars (dix pour quarante-deux reichsmarks), soit en or (1/2790 kg d’or fin pour un reichsmark au cours du jour de la vente à la bourse de Londres).

Les années 1920, c’est aussi la grande époque des paquebots transatlantiques et les pianos Bechstein, solidement fixés au pont, sont alors du voyage pour le plus grand agrément des passagers. Citons seulement le Bremen, qui accueille un festival en pleine mer où l’on joue notamment la Petite musique de nuit et Le Hollandais volant.

Si Busoni, un artiste dont la sensibilité vibre exclusivement au son du piano, peut concevoir son Esquisse d’une nouvelle esthétique de la musique, on peut être certain que c’est grâce à l’instrument qu’il utilise. Quant à la Sonate pour violon solo, œuvre grandiose et résolument moderne donnée par Schnabel dès 1919, qui doit beaucoup aux contacts du compositeur avec Carl Flesch, son partenaire pour la musique de chambre, elle est composée sur un piano Bechstein, de même que le magnifique Quatuor pour cordes dudit Schnabel. De nombreux autres compositeurs de musique classique moderne vont bientôt imiter ces deux artistes. Ils utiliseront alors un procédé révolutionnaire : la notation dodécaphonique, qui prend en compte les douze sons de la gamme chromatique, c’est-à-dire les douze notes composant une octave.

Livraison d’un piano C. Bechstein au Reichstag de Berlin

Système Welte-Mignon

D’un point de vue technique, Bechstein continue d’innover bien que le piano, droit et à queue, ait pratiquement trouvé sa forme définitive depuis la fin des années 1870. L’entreprise fabrique ainsi un instrument utilisant la technologie d’enregistrement sur rouleau de papier Welte-Mignon, qui prétend rendre le pianiste superflu, tout du moins pour la reproduction des sons enregistrés. (Eugen d’Albert, qui déclarait « tout devoir aux magnifiques pianos à queue Bechstein », a réalisé plusieurs enregistrements de ce type.)

Parallèlement, Bechstein entretient des contacts étroits avec un nouveau média : le cinéma, qui est encore muet et nécessite l’accompagnement par un pianiste afin de renforcer la charge émotionnelle des images. Notons que dès 1926, l’entreprise réalise un documentaire publicitaire intitulé Naissance d’un Bechstein, dont le but déclaré est de « promouvoir l’intérêt du public pour le piano et de servir ainsi le monde de la musique et notre industrie ». Ce film de quarante minutes dans la version longue est livré « avec censure du gouvernement et carte pour la lampe [de projection] ».

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